Le Service du Frère, Une source pour notre Foi, par Roger Plançon

Publié le par Diocèse d'Evreux

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Roger Plançon est diacre permanent du Diocèse d’Evreux, Président du Secours Catholique et membre de l’équipe Diocésaine de la Solidarité qui accompagnera une délégation de 121 personnes à Lourdes à l’Ascension 2013 à l’occasion du grand rassemblement de l’Eglise de France : « Diaconia 2013 ». Lors de la journée Diocésaine  des prêtres et des diacres, Mardi Saint, le 26 mars 2013, il a présenté ce que signifie pour notre foi ce « Service du Frère ». Voici le texte de cette magnifique présentation :

 

« Diaconia, diaconie, ce sont des mots que l’on entend beaucoup ces temps-ci. En effet depuis de longs mois, et maintenant de façon plus visible et pressante, l’Eglise de France se prépare à la rencontre de Lourdes à l’Ascension 2013, étape de « Diaconia 2013-Servons la Fraternité ».

Le hors série « Prions en Eglise » sur Diaconia 2013 dit, dans son invitation : « La démarche Diaconia 2013 vise à permettre à chacun de se découvrir frère et sœur de tous, dans une attitude de dialogue et d’ouverture avec la société. Elle appelle les communautés chrétiennes à vivre davantage la fraternité et l’espérance avec les personnes en situation de fragilité et à recevoir d’elles.

Vivre en fraternité, c’est un message qui ne concerne pas que les chrétiens, d’ailleurs les frontons de nos édifices publics nous le rappellent : la fraternité est en principe une dimension de notre République.

Et pourtant n’y a-t-il pas une spécificité chrétienne de vivre en frères ? Une spécificité qui s’enracine dans notre foi au Christ. Car vivre la diaconie, c’est être solidaire des blessés de la vie.

Mais « la diaconie n’est pas d’abord de l’ordre de l’action sociale mais d’ordre spirituel ».  C’est ce que nous rappelle Benoît XVI  dans sa première Encyclique « Deus Caritas Est (Dieu est amour). « La charité n’est pas pour l’Eglise une sorte d’activité d’assistance sociale qu’on pourrait laisser à d’autres, mais elle appartient à sa nature, elle est une expression de son essence elle-même, à laquelle elle ne peut renoncer (DCE § 25).

Le service exprime l’une des dimensions fondamentales de l’Eglise, ce n’est pas une annexe, une activité utile mais qu’on pourrait sous-traiter à certains ou à certaines organisations, ou institutions chrétiennes. Le service exprime la nature même de l’Eglise. Etre Eglise, c’est être au service.»

Cette conception de l’Eglise s’est exprimée de manière très forte au Concile, à la suite du Père Congar.  Et 50 ans après, Dominique Fontaine (maintenant aumônier national du SC et qui est venu dernièrement dans ces murs, ose croire que nous sommes peut-être à un nouveau seuil de réception de V II : un moment où les trois dimensions (diaconie, discernement de la Parole et célébrations liturgiques) vont pouvoir trouver une unité permettant à la foi chrétienne d’être un  nouveau ferment de transformation dans nos sociétés complexes.

Entrer dans la démarche de Diaconia 2013, c’est donc à la lumière de l’Evangile, regarder comment Jésus a servi ses frères. En effet, « le service est au cœur de l’Evangile, non seulement parce que le message évangélique est fortement centré sur la justice, le partage, la fraternité, mais aussi et d’abord parce que Jésus s’est montré un serviteur sans égal » dit Jean Rigal.

Comme le rappelle Dominique Fontaine, nous découvrons que le premier service qu’il rendait aux personnes qu’il rencontrait sur les routes de Palestine, c’était de les restaurer dans leur humanité : c’est le cas en particulier de la guérison des possédés (cf Lc 8, 26-39). Dans d’autres épisodes, il les restaure dans leur lien social, c’est le cas des lépreux qui sont exclus de la société pour cause de risque de contagion (Lc 17, 12-19). Ces deux exemples nous indiquent des lieux significatifs de la diaconie pour nous chrétiens et nos communautés.

Bien sûr, donner à manger à celui qui a faim lui permet de survivre, mais  relever quelqu’un  peut lui permettre de revivre. Si Jésus avait donné un morceau de pain ou une piécette à l’aveugle qui mendiait au bord du chemin, le lendemain il aurait toujours été assis, exclu, mendiant, mais en lui disant que « sa foi l’a sauvé » (Lc 18, 35-43), non seulement  il lui redonne la vue mais il le remet debout, il lui redonne confiance, il le réintègre dans la société et lui permet de rejoindre la foule pour louer Dieu.

C’est cette lecture qui a initié les nouvelles démarches du SC, démarches qui n’ont pas toujours été comprises, en particulier par des équipes de bénévoles qui distribuaient de la nourriture aux démunis, rappelant qu’il est écrit dans Mt 25 « J’avais faim et vous m’avez donné à manger ». Certes, il ne s’agit pas de supprimer les distributions alimentaires là où aucune structure n’en assurait, mais de trouver, là où ces structures existent, d’autres moyens d’action qui permettraient  de remettre debout ces personnes en difficulté, plutôt que de les cantonner dans une aide alimentaire dont ils ne cherchent pas toujours à sortir.

Ces directives venues du Siège parisien compliquent sans doute la tâche, mais elles permettent aussi de laisser place à des initiatives très intéressantes, même si elles sont souvent difficiles à mettre en place  : jardins familiaux, ateliers cuisine, collaboration avec des agriculteurs biologiques ou non, atelier informatique, ateliers couture où, comme dit Guy Lemasle, « les femmes se retrouvent, échangent, et construisent ensemble avec leurs mains », et où des démunis deviennent alors de véritables partenaires.

En effet, un des points essentiels de la démarche Diaconia 2013 nous rappelle Dominique Fontaine, c’est d’avoir « le souci les uns des autres ». En effet, dit-il, le grand risque c’est notre générosité : nous voulons bien donner aux autres, mais sans qu’ils aient la possibilité de nous donner. Or dans le service fraternel, il doit y avoir réciprocité, une réciprocité découverte comme nécessaire et portant du fruit en termes de relations nouvelles.

N’est-ce pas ce que le Christ a inauguré au soir du Jeudi Saint, lui le Seigneur et Maître, lorsqu’il a lavé les pieds de ses disciples, se faisant le Serviteur de tous et les incitant à faire de même.

« Je suis au milieu de vous comme celui qui sert, des paroles qui marquent particulièrement le ministère diaconal. En effet, le diacre rappelle à tous que le Christ n’est pas venu pour être servi mais pour servir et qu’à sa suite l’Eglise n’est pas rassemblée par Lui pour dominer le monde mais pour se mettre à son service.

C’est la fonction Royale du Peuple de Dieu. Si le diacre signifie le Christ Serviteur, il est placé là pour rappeler que c’est toute l’Eglise qui est servante.

Ce service des uns aux autres pour une vraie fraternité, j’ai été frappé d’entendre que dès son élection notre nouveau pape François l’a évoqué dans les quelques mots qu’il a prononcés.

Cette réciprocité, c’est ce qui a déjà été expérimenté, je crois, à travers les lettres qui ont été écrites à l’Evêque à l’occasion de Diaconia. A travers leur message ces lettres de personnes souvent en galère nourrissent notre foi

Dans une relation inspirée par la foi, c’est cela qui s’exprime aussi.

Je pense ainsi à une femme croyante, très marquée par le souci de  Jésus pour les malades, les personnes diminuées comme les personnes âgées à qui elle se donne sans compter, mais dont elle dit « Ce sont eux qui me donnent la force de vivre, j’ai besoin d’eux », car dans son foyer son mari lui renvoie une image très dévalorisée d’elle-même.

Le soutien n’est pas à sens unique, il est réciproque et il va bien dans le sens de Diaconia qui appelle nos communautés à vivre d’avantage la fraternité, l’espérance avec les personnes en situation de fragilité, et à recevoir d’elles, recevoir d’elles.

Cette expérience, les équipes du SC en témoignent souvent et elles la vivent tout particulièrement dans les partages de la parole qui se pratiquent à la Madeleine et ailleurs et dans les Voyages de l’Espérance où on ne sait plus qui accueille et qui est accueilli  et où on a l’impression que ce sont des temps intenses de communion pour lesquels les participants sont au fil des jours plus nombreux à rendre grâce et qui aident tous et chacun, croyant ou non à continuer la route.

De même les rencontres avec les prisonniers peuvent être, pour ceux qui les visitent des temps spirituels très forts comme en témoignent les prières et poésies de prisonniers éditées par l’aumônerie de Rouen. Ce n’est pas Jean-François qui me démentira.

Et que dire du pape François. Il va mettre en pratique la Parole du Christ de manière tout à fait signifiante le jour du jeudi Saint en se rendant en prison pour y laver les pieds des prisonniers, comme il le faisait déjà comme Evêque. Par cet humble service il rend crédible la Parole de Dieu et questionne la foi  de ceux à qui il rend service, mais aussi, bien au delà : il n’est qu’à voir l’écho qu’en font les médias

Si tous ces temps de partage sont féconds, qu’il s’agisse du pape ou  du plus petit des chrétiens, c’est qu’ils nous renvoient sans cesse au Christ et à son amour pour nous.

Quand je médite la parabole du Bon Samaritain, je pense toujours à Mehmet, un turc de Vernon : celui-ci raconte que dans le train pour Paris il se trouve près d’une jeune femme en pleurs avec un bébé dans les bras. Il est rempli de compassion, mais un bon musulman ne s’adresse pas à une femme seule. Et Mehmet est un bon Musulman.

Il espère donc que quelqu’un autour d’elle (l’histoire ne dit pas s’il y a parmi eux des chrétiens) va intervenir, mais il est désolé, le temps passe et personne n’intervient, alors, c’est plus fort que lui, il lui demande ce qui ne va pas et quand il apprend que son compagnon vient de l’abandonner avec son enfant, alors il lui remet tout ce qu’il a d’argent en s’excusant de ne pas pouvoir donner plus.

Si cette histoire me marque tant, c'est que Jésus, à travers d’autres qui ne sont pas chrétiens nous rappelle notre mission : se montrer proche de ceux que l’on rencontre.

Parfois même cela peut s’exprimer de manière assez déconcertante :

Je voudrais dire ce qui est arrivé à un prêtre du diocèse, aujourd’hui décédé et qui le racontait très simplement. Il était dans le métro et réfléchissait à son homélie du dimanche suivant dont le thème essentiel était « les prostituées vous précéderont dans le Royaume des Cieux ». Plus il y réfléchissait et plus il était en colère contre Jésus car enfin, se disait-il, je comprends ce qu’il veut dire, mais quand même comment je peux dire cela à mes paroissiens ? Il aurait pu choisir un autre exemple.

Or il y avait dans le métro une femme très excitée, debout sur les sièges et qui criait. Quand les gens montaient, ils jetaient un regard furtif vers elle puis se plaçaient le plus loin possible d’elle, notre prêtre comme les autres. Or à une station est arrivée une femme très maquillée, habillée de manière provocante …pas de doute, une prostituée. Elle est entrée, a regardé la femme, est allée près d’elle, lui a parlé : l’autre s’est calmée, elle s’est assise et elles ont continué à dialoguer… Cette fois, notre prêtre pouvait le dire avec conviction et sans risque de ne pas être crédible « les prostituées nous précéderont dans le Royaume des Cieux.

Si j’évoque ces faits, ce n’est pas pour raconter des petites anecdotes mais parce que je crois profondément que, à travers ces rencontres, Jésus nous parle et que nous pouvons en rendre grâce dans nos prières et plus particulièrement dans l’Eucharistie.

Nous ne sommes pas seuls à essayer de vivre en frères, nous rencontrons sur notre route des personnes qui vivent cette fraternité.

Les uns et les autres, qui semble une caractéristique du Nouveau Testament, s’élargit à l’universel nous dit Dominique Fontaine. C’est à travers ce « les uns les autres » que Paul comprend le Corps du Christ qui se tisse dans l’humanité, jusqu’à ce que le Christ soit tout en tous, dans ce corps où il n’y a ni Juifs, ni grec, ni homme ni femme, ni esclave, ni homme libre… C’est peut-être en cela que la foi chrétienne peut être une chance pour notre monde, si l’Eglise se fait humble et pauvre. C’est en cela que le pape François suscite une grande Espérance.

Et il me semble que l’on peut rapprocher aussi ces paroles de celles de Benoît XVI aux Evêques de France en septembre dernier : « …. Remettre au cœur du dynamisme ecclésial le service du frère, particulièrement du plus fragile. Que le service du frère enraciné dans l’amour de Dieu suscite en tous vos diocèses le souci de contribuer, chacun à sa mesure a faire de l’humanité dans le Christ une unique famille fraternelle et solidaire ».

C’est, je crois ce qui va se vivre tout à l’heure dans l’envoi en mission par notre Evêque des 121 participants du Diocèse à Diaconia 2013. »

 

Roger Plançon

Diacre du Diocèse d’Evreux

 

 

 

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